Comment prendre en compte les limites planétaires dans les stratégies de design au niveau local ?
Dans le cadre du festival Les Printemps du design organisé par Design Make Sense, Léo Sexer et Hélène Chauviré sont intervenus à Rennes pour présenter l’approche IF Initiative et explorer les liens entre design, limites planétaires et enjeux territoriaux lors d’une conférence et d’un atelier de design fiction.

Concevoir dans un monde fini, ce n’est pas optimiser : c’est arbitrer.
Les enjeux liés au climat, à la géopolitique, à la biodiversité et aux ressources sont, par définition, globaux. Dans une économie mondialisée, aucune région n’échappe aux évolutions globales et c’est particulièrement le cas de la Bretagne : de par ses ports, son agriculture et son industrie, la région est profondément connectée au reste du monde et, de ce fait, sensible à ses fluctuations. Comment les évolutions possibles du monde physique, - ruptures d’accès aux hydrocarbures et matières premières, réchauffement climatique, effondrement de la biodiversité visibles à l’échelle globale, peuvent-elles se traduire à l’échelle locale ? Et en retour, de quels leviers disposons-nous, au niveau du territoire, pour gagner en robustesse ?
Dans un monde fini, l’allocation des ressources relèvera de choix éthiques, à tous les niveaux, et en particulier dans les phases de conception de tout projet. Comme l’a rappelé Anne Faubry de Designers Éthiques lors du festival, le « bilan positif » d’un projet est une illusion : toute action a un impact, et tout acte de conception relève d’un choix éthique, d’un arbitrage. Tous les choix ont des contreparties.
- Une une solution permettant de réduire l’impact carbone peut avoir un impact sur la biodiversité et les ressources.
- Un usage favorisé au détriment d’un autre peut avoir des conséquences sociales désastreuses et rencontrer de fortes oppositions.
- Lorsqu’un designer UX décide de ne pas adapter une application aux anciens modèles de smartphones aux écrans plus petits, c’est, à titre d’exemple, un choix qui impacte le monde physique, en ce qu’il pousse l’utilisateur à renouveler son téléphone.
Au niveau local, régional, comme au niveau des entreprises, gagner en autonomie et en robustesse impliquera donc de faire des arbitrages. Mais chaque choix engage de multiples facettes d’une problématique systémique hautement complexe. Pour faire face à cette complexité, la fiction constitue une simplification nécessaire : elle permet de créer du sens, d’ouvrir un chemin pour les imaginaires à travers les multiples défis qui s’amoncellent devant nous.
Le design fiction comme outils d’anticipation des tensions
Dans l’approche IF Initiative, cette fiction est, d’une part, adossée à des projections quantitatives afin de rester dans le domaine de ce qui est physiquement possible. D’autre part, elle doit être ancrée dans des évolutions plausibles des usages et des modes de vie. Cette combinaison de projections qualitatives et quantitatives s’incarne à travers nos quatre scénarios, qui sont la résultante de différents choix sociétaux, de différentes allocation des ressources selon les secteurs d’activités et selon les géographies.
Dans ce cadre, la discipline du design fiction permet de rendre tangibles ces différentes évolutions de société et de faire émerger les choix éthiques sous-jacents. En mettant en lumière, de manière concrète, les tensions et les arbitrages derrière nos choix sociétaux, nous devenons alors capables de conscientiser la direction la plus souhaitable pour le futur d’une région, d’une collectivité ou d’une organisation, à défaut d’être parfaite.

“How to survive without AI” explore les conséquences d’une croissance exponentielle de l’IA, accélérant notre dépendance, dans un monde ou les réseaux et datacenters pourraient s’arrêter brutalement face aux tensions sur l’énergie et l’effet du changement climatique. Par les étudiants du master Strate Transition[s].
La juste distance pour rendre les arbitrages visibles
L’atelier proposé par IF Initiative lors de cet événement a consisté en la création d’une fiction participative conçue comme une expérience de pensée, intitulée Bienvenue en Breizhtopia. Inspirés par l’ouvrage d’Ernest Callenbach, Ecotopia, les participants sont plongés dans un monde où la Bretagne a radicalement changé de modèle de société.

- En 2030, l’État français, sous la pression des GAFAM, a voulu imposer de nouveaux data centers « hyperscale » en Bretagne. Une partie de la population, citoyens, agriculteurs et industriels, s’oppose alors à cet accaparement de l’eau et de l’énergie. Une révolution est lancée, et la Bretagne fait sécession. Les ponts avec la France “métropolitaine” sont coupés.
- Les participants se retrouvent 30 ans plus tard, en 2060, dans un contexte où les relations entre la France et Breizhtopia se détendent. Une équipe de journalistes français mène alors une enquête, à la manière d’anthropologue, pour observer les coutumes de ce nouveau pays. Les récits qui en ont découlé ont permis d’explorer les transformations au sein de trois secteurs d’activité : les communications, l’agriculture et la mobilité.
Ce dispositif de design fiction, qui consiste à raconter depuis un point de vue extérieur, presque ethnographique, permet d’instaurer une forme de juste distance. En se plaçant comme observateurs plutôt que comme prescripteurs, les participants peuvent explorer des transformations profondes sans y projeter directement leurs préférences, leurs affects ou leurs postures. Cette mise à distance ouvre un espace plus neutre, propice à la réflexion collective, où les arbitrages deviennent visibles, discutables, et finalement appropriables.



